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«La pauvreté est cachée»

Harry Korol

« Table Suisse est un tremplin »

C'est par amour pour sa femme qu'Harry Korol est venu vivre en Suisse. Ce photographe de formation est longtemps resté sans poste de travail fixe, avant de pousser la porte de Table Suisse voici deux ans et demi. Depuis, il va à nouveau de l'avant dans sa vie professionnelle. Il travaille actuellement à 80% à la Migros et apporte de temps à autre son aide à Table Suisse. Il a raconté son histoire à Tour de Table.

« C'est ma femme qui a vu la petite annonce : Table Suisse Saint-Gall recherchait des bénévoles. A son avis, j'étais un bon candidat car je suis sociable et j'aime travailler avec d'autres personnes. J'ai donc appelé et j'ai pu me présenter quelques jours plus tard. J'étais nerveux, mais je n'avais rien à perdre. C'est ainsi que j'ai fait la connaissance de Susanne Lendenmann, la responsable régionale. Depuis l'automne 2012, je suis bénévole chez Table Suisse. Après avoir été si longtemps sans travailler, j'étais heureux d'être à nouveau occupé. Les années précédentes, j'avais été homme au foyer, fait la cuisine, nettoyé et fait la lessive.

Grâce à Table Suisse, j'ai pu découvrir une autre facette de mon pays d’adoption et plonger dans les coulisses de la Suisse sociale. Tout le monde sait que la Suisse est un pays riche. La pauvreté est cachée. A Hambourg, ma ville d'origine, elle est plus visible. Mais en y regardant de plus près, la détresse des gens est aussi visible ici, à Saint-Gall.

De retour dans la société
Economiquement, je m'en sortais, ma femme faisait carrière et elle ne m'a jamais mis la pression pour que je trouve un travail. Malgré tout, je vivais en marge de la société et n'étais guère au contact des autres. Grâce à Table Suisse, j'ai pu réintégrer notre société. Table Suisse donne une chance à des personnes comme moi – sans travail et issues de l'immigration – et fait office de tremplin pour un premier poste sur le marché du travail. Comme dans mon cas. Car l'on y entre en contact avec de nombreuses personnes et entreprises. J'ai par exemple fait la connaissance de Benjamin Lutz. Ce responsable de secteur à la Migros d'Herisau faisait son service civil chez Table Suisse. Il m'a pour ainsi dire sauvé la vie, parce qu'à mon âge (j'ai 47 ans), quand on cherche un travail, c'est un privilège d'en trouver un. Benjamin et moi étions toujours ensemble sur les routes. Nous nous sommes très bien entendus, et je lui ai expliqué que j'étais depuis longtemps au chômage. Il m'a répondu qu'il cherchait un magasinier. « Donne-moi ta candidature spontanée, je verrai ce que je peux faire », a-t-il poursuivi. Un mois plus tard, j'étais convoqué pour un entretien d'embauche dans la Silberturm du centre Grossacker, auprès du responsable de succursale Kurt Eggimann. Au début, j'avais la sensation que j'y n'arriverais pas. Mais cela fait à présent plus d'un an que je travail à la Migros. Il y a quelques mois, je suis passé à un poste à 80% et je connais à présent différents secteurs : j'ai été affecté à la laiterie, à la fabrication du pain, et j'ai terminé le cours de caissier. Car j'aime être au contact des clients.

Retrouver la confiance en soi
Table Suisse et toute l'équipe m'ont redonné une bonne dose d'amour-propre. Ici, j'ai réappris à endosser des responsabilités et quand j'ai constaté que je m'en sortais bien, j'ai repris confiance en moi. C'est pour ma femme que je suis venu vivre en Suisse. Quand nous nous sommes connus, je vivais à l'étranger et ma femme était en vacances. En réalité, je voulais rentrer en Allemagne, mais c'est finalement en Suisse que j'ai posé ma valise. Je n'avais rien. C'était il y a huit ans. Cela n'a pas été facile. En Suisse, j'ai d'abord travaillé dans une entreprise de lentilles de contact, mais ils ne m'ont pas gardé : le travail manquait. J'ai ensuite été à l'ORP, où j'ai pu suivre de nombreux cours. Puis j'ai finalement été chômeur en fin de droits, et je dépendais de l'argent de ma femme. En 2009, nous nous sommes mariés. J'ai énormément de chance avec elle.

Le traumatisme après la guerre
J'ai toujours eu l'espoir qu'une porte se rouvrirait pour moi quelque part. A l'origine, je suis photographe. J'ai longtemps été photographe de guerre au Kosovo. A l'époque, j'avais 34 ans. J'ai travaillé pour l'armée allemande. Depuis mes 14 ans, j'ai toujours voulu être grand reporter de guerre. J'aurais aimé être journaliste, mais l'écriture n'est pas mon fort. Et beaucoup de choses peuvent être exprimées par des photos. La guerre est abominable. J'ai vu de nombreux cadavres et des êtres humains qui avaient souffert les pires violences et des atrocités inimaginables. Des choses qu'on ne tient pas à voir. J'ai vécu plusieurs expériences traumatisantes. Il nous fallait sortir en combinaison de protection sur le char d'assaut. C'est la guerre. Nous avions bien des cours sous la forme de jeux de rôle, mais aucun suivi psychologique. Après quatre ans, je ne pouvais plus voir. Littéralement. Un symptôme évidemment psychosomatique. Je suis allé chez le médecin là-bas.

Un soutien
Après la guerre, j'ai mis le cap sur l'île de Grande Canarie, où j'ai tenu un restaurant. C'est là que j'ai fait un soir la connaissance de ma femme. Et c'est aussi grâce à elle que j'ai pu travailler sur certaines des choses que j'avais vécues. Auparavant, par exemple, je ne pouvais pas passer dans un tunnel sans être pris de sueurs. Avec l'aide d'une neurologue, j'ai pu m'attaquer à ce problème. J'ai simplement essayé de rétablir mon équilibre psychologique et de prendre le dessus sans recourir à des médicaments. Mais cela ne s'est pas fait du jour au lendemain, et les progrès ne sont apparus que ces deux dernières années. Susanne et Table Suisse m'ont aussi apporté leur soutien.

Frapper à beaucoup de portes
Mon travail actuel me plaît vraiment. J'ai souvent remplacé d’autres personnes au pied levé et évidemment, j'ai frappé à beaucoup de portes. A la Migros, je suis à présent un employé tout terrain. Etre en contact avec la clientèle me plaît tout particulièrement. Je retourne fréquemment à Table Suisse. J'adore l'équipe. Dans la plupart des cas, j'accompagne un chauffeur, et je suis souvent sur les routes avec Erich. Il connaît tous les recoins. C'est un compagnon de route très amusant. Nous faisons rarement face à des difficultés ou à des divergences d'opinion. A mon sens, Table Suisse se consacre à la fois à la réduction de la pauvreté et à l'intégration. Auparavant, j'étais toujours sur la défensive ; grâce à Table Suisse, je suis à nouveau actif. Mais chaque cas est sûrement différent. Table Suisse m'a fait comprendre que dans la vie, on peut facilement tout perdre : son travail, sa femme – il nous faut garder cela en tête. Aujourd'hui, je vis en étant plus conscient des choses, j'ai une autre façon de voir les aliments et l'argent, j'achète des produits de la région. Et je me suis remis à la photographie. D'une certaine manière, Susanne Lendenmann, Kurt Eggimann et Benjamin Lutz m'ont sauvé la vie. Lorsque je pense à tout ce que j'ai vécu ces douze derniers mois, j'en ai la chair de poule : j'ai un travail, un revenu, une assurance et je peux suivre des cours de perfectionnement. C'est cela aussi, le bonheur ».